Restauration des Halles Boulingrin de Reims

Les halles de Boulingrin

Je suis né au Chemin vert, en 1948, allée des Pinsons. Autant que je me souvienne, mon univers, jusqu’à l’âge de cinq ans, ne dépassait pratiquement jamais cette frontière qu’était le boulevard Pommery. 

Au-delà, c’était l’inconnu...la ville. Sauf ,le dimanche, où là, mon père nous emmenait dans sa petite voiture, chez les grands-parents où se réunissait toute la famille Hatat. C’était un rituel. Ils demeuraient rue du Champ de Mars. Magnifique rue, avec ses belles maisons protégées d’immenses grilles vertes, à mes yeux c’étaient des châteaux. 

A la fin du repas, personne ne manquait à la promenade dans le quartier, d’abord le cimetière du Nord, obligatoire.  Moi, j’avais un peu peur mais avec mes frères, on courait dans les allées, parfois entre les tombes, alors, grand-père nous rappelait à l’ordre de sa voix autoritaire et sonore...(à réveiller les morts). 

Puis, nous continuions cette marche dominicale vers ce bâtiment immense tout bizarre avec son toit rond, nous en faisions le tour, tranquillement, paisiblement. 

Ce fut mon premier contact avec le quartier du Boulingrin..Il ne ressemblait en rien à mon "village".  Tout me paraissait gigantesque, les halles naturellement, avec ses grandes portes où à travers les barreaux et dans la pénombre, l’on pouvait voir les étals blancs, les fenêtres comme des vitraux, ce silence comme dans une église.

Déjà, j’étais admiratif, curieux de cette bâtisse qui ne ressemblait à rien de ce que je pouvais voir tous les jours. Une véritable découverte. D’ailleurs, j’y pense, j’ai vu pour la première fois la cathédrale bien après, en allant à la maîtrise !!!

Bien plus tard, à l’âge de 16 ans, alors que j’étais étudiant à "Roosevelt", je voulais gagner mon argent de poche. Un copain m’a proposé de l’accompagner, très tôt le matin, vers deux heures, travailler aux "halles". Dur !

Ce fut des retrouvailles. Mais alors là, quelle ambiance...quelle atmosphère ! Des hommes et des femmes qui allaient dans tous les sens sous un éclairage glauque d’ampoules suspendues qui se balançaient au bout de fil électrique au ras des présentoirs. Des camions que l’on déchargeait de ses fruits et légumes avec les bras et que l’on transportait à l’aide de diables à l’intérieur, pour le marché.

Il faisait nuit, les brasseries étaient ouvertes, on prenait le café,les commerçants venaient se restaurer.

C’était extraordinaire cette ambiance, cette vie tourbillonnante que j’observais avec un étonnement, un plaisir inouï, je découvrais le monde du travail et surtout, ces halles, en pleine activité.

Ce fut une expérience inoubliable, que j’ai renouvelée plusieurs fois, c’était fatiguant mais le plaisir de partager ces moments avec tous ces gens, l’emportait sur tout.

Comme beaucoup de Rémois, j’ai été triste d’apprendre la fermeture des Halles de Boulingrin. Depuis toujours je me suis préoccupé de son devenir, et par la photographie témoignait de l’affection que je lui porte. J’y vis, à proximité, cela fait 13 ans.

Je l’ai vu se dégrader, souffrir des intempéries. J’ai souhaité photographier cette mort lente, garder une "trace", contrer l’oubli. Puis, heureusement est venue la décision de sauver ces halles, de les réhabiliter, de leur donner une seconde vie. Bonheur, soulagement.

Je ne pouvais pas laisser passer cette chance, de pouvoir capter cette renaissance par la photo, suivre, observer, donner à voir les artisans ,maçons , ferronniers, peintres ,etc dans leur tâche, montrer leur savoir faire. J’ai cherché à être au plus près d’eux, de leurs gestes , de leurs mains, de leurs regards, et en même temps ,prendre du recul afin de rendre compte de la beauté majestueuse de l’édifice que sont les Halles du Boulingrin.

La métamorphose se déroule parfois dans le bruit des marteaux-piqueurs, la poussière, mais le résultat est déjà remarquable de beauté, de précision, de fidélité par rapport à l’origine de sa construction.

Alain Hatat